
Qui suis-je ?
Ma vocation à partager les histoires qui m’habitent vient d’un simple constat : notre culture est malade. L’individualisme, le consumérisme, la peur de l’autre, le repli identitaire, les inégalités qui galopent dessinent les contours d’un monde désespéré. Il nous faut donc la soigner, par le don, le partage, la confiance, la parole… la parole donnée des contes, mythes et légendes, d’ici et d’ailleurs, d’aujourd’hui et d’autrefois.

Le chemin fut aventureux : jongleur de rue de Paris à Alméria, pédagogue du Pôle Ressource National de Pontempeyrat aux quartiers sensibles, conteur — ou plutôt raconteur — partout et toujours prêt à tout pour partager quelques bribes de rêves et de pensées, un brin de lumière sur le chemin.
Je n’ai jamais travaillé le conte, ce sont les contes qui me travaillent.
Intervention lors du colloque « Désir, savoir et (re)création entre l’enfant et l’adulte ».
Mercredi 17 avril 2013, Alès
Pourquoi raconter des mythes grecs aux enfants ?
On me demande d’écrire ce que je vous ai raconté lors de ce colloque du mois d’avril : pourquoi apporter les mythologies aux enfants ? Écrire… exercice difficile pour un conteur. Mais si c’est par la plume que peuvent se partager des questions, des brouillons de pensée, des prémices d’idées, des outils à inventer, alors allons-y.
Mon regard a toujours été attiré vers ce qui est caché derrière la prime apparence : comme Ouranos cache sa progéniture dans les entrailles de la terre, comme Chronos cache la sienne dans son propre ventre, comme Prométhée cache la bonne part sous un hideux vernis. Ce qui est caché.
Et aussi, disons-le, je suis un grand fainéant ! J’ai toujours cherché comment parvenir à mes fins en me fatiguant le moins possible. Comment, au lieu de courir la montagne comme un dératé, donner simplement envie au troupeau de chèvres de rejoindre la bergerie ? Comment, plutôt que de s’user les cordes vocales à imposer une autorité malavisée, donner envie à un groupe d’enfants de nous écouter ? Comprendre comment fonctionne notre corps pour effectuer sans sueur ni efforts superflus des prouesses acrobatiques ou des travaux titanesques, simplement parce que l’on a appris les rouages et principes du mouvement ?
>> Du cirque au conte : un même chemin pédagogique
C’est ainsi que lorsque j’étais enseignant des arts du cirque, j’ai eu le bonheur et la chance de rencontrer une manière de travailler qui alliait la fainéantise et le regard porté vers ce qui se cache derrière d’apparentes évidences. En menant notre recherche vers les savoirs conjugués des arts martiaux, de la kinésiologie, du mime, de la cascade et des fonctionnements cérébraux, nous faisions de la pratique du mouvement circassien un outil de prévention de l’illettrisme, de latéralisation des hémisphères cérébraux, d’ouverture du champ visuel, et ainsi pouvions mener une action concrète auprès d’artistes, de milieux scolaires, de quartiers sensibles. Un outil qui était autant artistique que culturel, politique, psychologique. Sans jamais parler d’art-thérapie car nous nous méfiions d’un terme qui en lui même nous semblait un pléonasme.
Et je suis devenu conteur. Ou plutôt, à dire vrai, le conte m’a rattrapé. J’ai commencé à raconter mes histoires, des histoires qui m’avaient fait du bien, qui m’aidaient concrètement à vivre, et que j’avais à cœur de partager. Des histoires du bassin méditerranéen. Jusqu’au jour où je sentis la nécessité d’élargir ce répertoire qui, à l’époque, était essentiellement d’origine soufie, berbère et arabe.
>> La découverte des mythes grecs
Mon regard (et en arabe le regard se dit aïn, ce qui veut aussi dire la source) s’est alors tourné vers la Grèce. Et là, première révélation, brusquement une lumière jaillit, et en mon for intérieur, je me souviens que l’école m’a rendu ces histoires rébarbatives, soporifiques et ennuyeuses. C’est vrai que souvent l’institution scolaire est très efficace pour transformer l’or en un plomb pesant et abrutissant… Or, lorsque j’ai rencontré les livres de Giono qui sont littéralement farcis de références aux mythes grecs, j’étais perdu, je n’y connaissais rien et cela me manquait.
J’ai donc décidé de pencher mon regard et ma gourmandise littéraire vers ces vieux mythes de la Grèce archaïque. Sachant parfaitement que l’on n’apprend jamais aussi bien que lorsque c’est par et avec plaisir (car c’est ainsi que les deux hémisphères cérébraux œuvrent de concert), il me semblait évident que si des enfants découvraient Ulysse, Zeus, Persée et Œdipe en rigolant, gratuitement, à la manière simple et joyeuse des conteurs, alors ce serait une petite joie, donc une grande aide à l’apprentissage, lorsqu’ils en retrouveraient la trace dans la littérature, la philosophie, ainsi que dans tout le vocabulaire courant des sciences et de la vie. Labyrinthe, dédale, fil d’Ariane, odyssée, narcisse, chimère, boite de Pandore, chaos, titanesque, partout revient l’allusion à ces vieilles histoires. Je pouvais donc inscrire un peu de joie dans toute la scolarité à venir de ces gamins ! C’était donc décidé.
>> Pourquoi les mythes sont utiles à l’école
Et puis, bien sûr, pour savoir où l’on va, il faut savoir d’où l’on vient. Et l’héritage des grecs est l’un des socles, avec les mythes celtes et bibliques, de notre culture. Et c’est un socle commun à toutes les cultures méditerranéennes. Apporter la connaissance de ces mythes pouvait donc aider à s’inscrire dans un parcours commun, dans une histoire partagée. Pas de maison sans fondations. Comment être libre de se créer un présent, donc des lendemains, sans savoir de quoi est fait notre passé ? Décidément, ces vieilles histoires m’intéressaient.
>> Mythos et logos : deux façons de penser
D’autant que Homère et Hésiode les racontaient avant cette rupture, ce miracle disent certains, que fut l’apparition de notre manière d’utiliser la pensée : la raison. Du coup – cela je ne l’ai compris que plus tard – faire connaissance avec cette archaïque façon de penser, le mythos, d’avant la notre, le logos, nous permet de comprendre que notre manière de raisonner et de regarder le monde a eu un début, et aura donc forcément une fin. Ce n’est qu’une façon, et non La façon de penser. Par conséquent, la pensée de mon voisin d’une autre culture, d’une autre civilisation, n’est plus une erreur face à ma raison, mais simplement un autre regard.
Penser sa pensée… Voilà qui me plaît et rend automatiquement caduques tous les tribunaux de l’Inquisition, les controverses de Valladolid, Saint-Barthélemy et autres festivités dont notre fameuse raison n’eut pas l’idée de rougir.
Cherchez les racines, vous comprendrez l’arbre.
>> La rencontre avec Jean-Pierre Vernant
J’étais donc décidé. Un jour, il me fallut traverser la France en voiture pour œuvrer à mon métier de bavard impénitent en ces lointaines contrées de Bretagne. Dix heures de route durant lesquelles je n’avais pour toute compagnie que mon poste de radio. Je l’allumai donc. Nous étions le lendemain de la mort de Jean Pierre Vernant, celui qui a révolutionné l’étude des mythes grecs à l’échelle de la planète, le premier à utiliser la psychologie historique pour trouver en quoi ces histoires d’il y a trois mille ans pouvaient nous être utiles aujourd’hui. Cet homme a consacré trente ans de sa vie à montrer à un logos imbu de lui-même et sûr de sa supériorité que le mythos avait aussi une saveur qui pouvait nous être précieuse.
Le logos, la raison, le cerveau gauche, considérait le mythos, le mythe, le cerveau droit, comme du fumier… Mais sans fumier quelle fleur pourrait pousser ? Enfin donc, j’ai eu droit à dix heures de route à entendre des conférences de et sur cet éminent professeur honoraire du Collège de France qui n’hésitait pas, à quatre-vingt-dix ans, à aller causer à des gamins des quartiers populaires d’Aubervilliers.
Je suis tombé amoureux.
Quand les mythes captivent les enfants
J’ai donc commencé à raconter. Bien plus tard, car il me fallut le temps de me nourrir, d’avaler, de digérer, d’intégrer, d’entendre… et ainsi de voir que ces mythes offraient aussi quelque chose qui me semblait précieux : donner au jeune à penser les parcours des « héros » comme autant de références à son propre parcours et ainsi transmettre certaines valeurs. Ce qui me semblait manquer en notre époque où le mot « valeur » se réfère le plus souvent à des idées de spéculation et de tristes préoccupations financières. Dans ces histoires se transmettait l’importance de l’hospitalité, de la ruse, de la mémoire, de la parole donnée. Ça me plaisait, ça ! Et puis, c’était concret, proche de la vie et de ses préoccupations. On y apprenait comment cultiver le blé, comment pêcher… Le pratique allié à l’éthique. Je pense depuis toujours que la littérature, écrite comme orale, n’est pas faite simplement pour nous distraire, pour faire joli, mais pour nous aider à vivre. J’avais trouvé là un trésor. J’ai donc commencé à raconter ces mythes. Et les surprises se sont enchaînées.
D’abord avec un groupe d’enfants auquel je m’apprêtais à offrir un petit quart d’heure de contes, pas plus, je l’avais promis aux parents qui attendaient. Mais je n’ai pas de montre. Je lis le temps qui passe dans les yeux du public. Et je me suis fait avoir. Au bout d’une heure et quart, nous étions toujours en compagnie de Zeus et Athéna. Dans les yeux de ces enfants de quatre à dix ans, cela m’avait semblé un quart d’heure. On entend souvent dans les stages d’animateurs comme à l’IUFM que la capacité d ‘écoute des enfants est de vingt minutes pour les quatre à six ans, de trente pour les six à douze ans. Et dans le monde des conteurs, une heure quinze est souvent la durée considérée maximum d’un spectacle destiné à des adultes. Et bien ce jour là, on aurait continué si les parents n’avaient pas fini par râler. Depuis ce jour, cela n’a jamais menti. Des enfants de quatre ans n’ont aucun mal à rester plus d’une heure à écouter des mythes, qu’ils soient grecs ou celtes.
Autre surprise. J’accompagnais alors un groupe de jeunes d’un lieu de vie dépendant de la Protection Judiciaire de la Jeunesse. Cela faisait quelques années que je cherchais, à l’aide des jeux du cirque, à leur donner un coup de main, à dénouer un peu leur rapport à l’apprentissage. Pour ce faire je faisais feu de tout bois: latéralisation, kinésiologie, acrobatie, escrime, mais malgré tout ce qui pouvait avancer, progresser, je continuais à buter sur certains blocages. Et les éternelles réactions foisonnaient: provocation, somnolence, « de toute façon, j’y arriverai jamais », stress, corps tendus et figés… Alors, je me décide à leur offrir un temps de racontée mythologique, vingt minutes de cyclopes et gorgones, deux fois. Juste après la seconde racontée, j’ai enfin vu chez ces enfants ce que je cherchais depuis quatre ans.
Brusquement apparaissait une autre forme d’éveil, une fluidité dans le corps, une mise en route d’un investissement ludique et gourmand d’apprendre. Bon, évidemment, il n’y a pas de baguette magique, ça a duré un temps et ils n’ont pas tardé à retrouver leur posture habituelle de refus inconscient de l’apprentissage. Pour inscrire de véritables changements, il faut s’inscrire dans le temps. Mais la surprise était là, on avait touché quelque chose du doigt. Il se cachait dans ces mythes une puissance salvatrice qui permettait à des petits de multiplier leur capacité d’écoute par trois ou quatre, et à des jeunes bousculés par la vie de revenir aux joies d’apprendre. La seconde surprise était là, il me fallait y voir plus clair.
>> Mythologie et difficulté d’apprentissage
C’est à ce moment que j’ai découvert le travail de Serge Boimard sur l’enfant et la peur d’apprendre. Cet instituteur qui travaillait avec des enfants en très grande difficulté était, lui aussi, tombé dans la marmite grecque. Pourquoi donc des enfants intelligents, de dix ans, ne pouvaient-ils fabriquer un BA lorsqu’on leur donnait un B et un A ? Parce que pour apprendre, il faut penser. Et pour penser, il faut rendre son esprit disponible. Voilà le hic. C’est que ces enfants dont la vie fut particulièrement éprouvante, sont pleins d’angoisses profondes et archaïques, qu’ils ne peuvent ni reconnaître ni cerner. Du coup, se laisser disponible au fait de penser représente pour eux un danger: aussitôt ce sont ces terribles angoisses qui investiraient la place. Toute leur intelligence leur impose de fuir la pensée, et pour ce faire tous les moyens sont bons: provocations, excitation, somnolence, « j’y arriverai jamais », etc… d’où la puissance d’action de ces histoires qui ont traversé trois mille années pour nous parvenir: les mythes sont aussi des mises en scène, des mises en images, des angoisses qui assaillent depuis toujours le cœur des hommes. Cyclopes, cannibales, naufrages, monstres cracheurs de feu, autant de traductions visuelles de nos peurs les plus profondes, les plus archaïques. En les racontant, nous permettons aux enfants de mettre des images et des noms sur leurs angoisses. Or, ce que je peux voir et nommer n’est plus en moi mais au dehors, je peux commencer à l’apprivoiser.
Voilà pourquoi une simple racontée mythologique peut avoir autant d’effets sur ces grands blessés de la vie que sont certains enfants. Et comme nous sommes tous de petits blessés de l’existence, nous y trouvons tous une matière soignante, une médecine des profondeurs de notre être. Voilà pourquoi des gamins de quatre ans peuvent rester aussi longtemps les oreilles ouvertes devant Ulysse et le Cyclope : ils sentent au fond d’eux même que cela leur fait du bien. Serge Boimard raconte d’ailleurs ce jour où il narrait le combat opposant Chronos et Ouranos. Instituteur devant les petits, il choisit de censurer quelque peu l’histoire et se contenta de dire que Chronos infligea une terrible blessure à son père. Un peu plus tard, pendant la récréation, il entend les enfants jouer entre eux : « Chronos a coupé les couilles à Ouranos… ». Il ne l’avait pas dit mais les enfants l’avaient tout de même vu ! Ce n’est sans doute pas pour rien que ces histoires ont traversé les siècles et que l’on observe tant la permanence du mythe. Songez au succès du Seigneur des anneaux ou de Harry Potter, romans dont tout le matériau est tiré des mythes celtes ou nordiques.
Offrir ces images mythiques permet d’atténuer le vécu persécuteur, de transformer la cacophonie du désespoir. Et petit à petit de retrouver la joie et le bonheur d’apprendre et d’affronter la vie. La seule question véritable pour un conteur est de savoir si cette histoire qu’il raconte peut aider les gens qui écoutent. Avec les mythes, nous avons non pas la, mais une réponse.
Les scientifiques nous disent que nous sommes constitués d’atomes mais les sioux lakotas disent que nous sommes constitués d’histoires. Cela est confirmé par le fonctionnement même de la perception visuelle (cf l’Art de voir, A.Huxley), par la physique quantique, par la structure mythologique de toute société humaine, par ce besoin de pouvoir se raconter pour continuer à vivre, pour organiser le chaos de nos expériences et émotions.
Rien de plus naturel alors que des histoires puissent soigner ce qui, de toute manière, est composé d’histoires.
Comment raconter les mythes aujourd’hui ?
Il me reste tout de même un dernier point à aborder: comment raconter ces mythes. Je considère qu’il y a une grande différence entre le répertoire des contes et celui des mythes. Les mythologies grecques ont traversé trois mille années pour nous parvenir, et à l’époque où elles se racontaient, elles n’étaient pas vues comme des histoires, nous étions au temps du mythos, mais comme la description de ce qui est, et la mémoire de ce qui fut.
Je pense qu’il s’agit là de véritables monuments historiques qu’il serait dommage de vider de leur substance. Je crois aussi en l’honnêteté faisant que si je prétends narrer des mythes grecs, je dois avec tout le rire et la simplicité évidente, m’assurer que je ne me contente pas de poser un costume grec sur un mode de pensée n’ayant plus rien à voir avec ce que ces mythes transmettent.
Servir une histoire ou se servir d’une histoire ? Servir notre public ou se servir de notre public ? Transmission ou packaging culturel ? Et les seules sources véritables que l’on possède sont Homère, Hésiode et les vases. Le reste date d’une époque où tout cela ne voulait plus dire grand chose pour les grecs, c’était devenu de simples fables pour Platon et les autres auteurs d’après le « miracle grec ».
Voici quelques exemples :
* L’exemple d’Ulysse et de l’hospitalité
On entend parfois raconter le voyage d’Ulysse sur la Mer Méditerranée. Quelle horreur ! Les grecs, précédant le 5ème siècle avant JC, pensaient dur comme fer que Zeus vivait réellement au sommet de l’Olympe. Ce n’était pas une blague. Et Zeus était xenios : l’étranger, le suppliant, celui qui frappe à la porte pour quémander un bout de pain, un coin près du feu ou dormir au chaud. Du coup l’hospitalité était sacrée aux yeux des grecs archaïques. Ben oui, on ne refuse pas l’hospitalité au gars qui risque d’être Zeus lui même et qui peut, si il se fâche, te balancer l’éclair et la foudre, 2000 méga watts de puissance à la figure, sans même cligner des yeux.
L’hospitalité était donc la valeur première pour les hommes de cette époque. Là ou elle n’était pas respectée, on ne pouvait être sur la terre des humains, pas même chez les étrangers. Sans l’hospitalité, on était forcément hors-monde, en ces lieux habités par les monstres, les cyclopes et les cannibales. Ulysse navigue en des mers ou n’est pas respectée cette loi, il est donc hors monde. Raconter que l’île du cyclope serait la Sicile, par exemple, vide tout le texte de son sens et représente un sacré manque de respect pour Homère. Mais, plus grave encore à mon goût, cela nous prive de la taquine question: qu’auraient pensé les futurs inventeurs de la démocratie et de la philosophie de la France des sans papiers ?…
* L’exemple de Persée : la parole donnée
Tiens, un autre exemple, dans l‘histoire de Persée… Vous savez, celui qui va combattre la gorgone Méduse, ce monstre invincible dont un seul regard nous transforme en pierre.
Bon, le truc c’est que Persée se retrouve dans une soirée bien arrosée où chaque invité va offrir un cadeau au roi. Persée, lui, il n’a rien à offrir. Alors quand vient son tour, la boisson aidant, il lâche comme ça : « Moi, je peux t’offrir tout ce que tu veux, je peux même te rapporter la tête de la gorgone ! »… enfin, il dit ça. Il devait être bien éméché pour sortir un truc pareil, parce que la gorgone, tout le monde sait qu’on ne peut pas la vaincre. On ne peut même pas l’approcher sinon zou, au premier regard on devient une statue de pierre et c’est fini.
Alors le petit gars Persée, il s’est emballé, il a parlé trop vite, l’aurait pas dû boire autant. Mais comme le roi a une dent contre lui, le lendemain matin, il lui rappelle sa promesse. Va falloir assumer. Et il y a un truc intéressant, qu’on voit sur les vases de l’époque, qui tenaient lieu de véritable bande dessinée, c’est que sa propre mère, d’un doigt tendu, l’envoie affronter Méduse : « Mon fils, je t’aime plus que tout au monde, tu es mon fils bien aimé, s’il t’arrivait malheur je ne pourrais jamais m’en remettre. Mais maintenant que tu as ouvert ta grande bouche, tu n’as plus le choix, tu dois y aller. »
Et oui, Persée a parlé, il s’est engagé, aucun moyen de faire marche arrière. Toute la vie des gars à l’époque reposait là-dessus: la parole. On travaille, on échange, on achète une maison sur une simple parole. Et ça marche, enfin ça a marché, pendant des siècles.
Nous, aujourd’hui, on a besoin de signer des contrats. Pour travailler, pour acheter une maison, pour se marier même, on signe des contrats pour tout. Et qu’est ce que c’est un contrat ? Juste un bout de papier qui me permet, si le gars en face ne tient pas ses engagements, d’aller voir la police et les tribunaux. On signe des contrats parce qu’il n’y a plus aucune confiance des uns aux autres, des contrats de défiance (merci Michela Marzano).
Et bien le truc dans l’histoire de Persée, ça nous dit qu’on pourrait faire autrement. On pourrait économiser les frais de notaire, d’avocats, les procédures, juste avec ce simple petit machin: la parole. Comme les anciens qui se crachaient dans la main, la pâche. Le simple wakha marocain. La parole, tout bêtement.
>> Les mythes comme outils de transmission
Ces histoires sont pleines de sens, dans chaque détail. Persée nous montre comment affronter la mort par sa représentation et par l’art; Œdipe nous dit, par jeux de miroirs, ce qu’est être humain (il est d’ailleurs le dernier à avoir eu le complexe portant son nom…), Prométhée nous invite à chercher plus loin que la prime apparence… Ainsi, aux côtés des intérêts éducatifs, culturels, psychopédagogiques, ces mythes d’une époque où les dieux couraient parmi les hommes nous apportent un véritable éclairage sur notre vie et notre monde. Le Mythos se réveillant d’un long sommeil invite son frère le Logos à prendre avec lui le chemin du retour vers Ithaque.
Pistes bibliographiques
Pour nourrir votre appétit de lecture, vous pouvez notamment découvrir :
- Jean-Pierre Vernant, L’Univers, les dieux, les hommes
- Serge Boimard, L’Enfant et la peur d’apprendre
- Daniel Pennac, Comme un roman
- Aldous Huxley, L’Art de voir
- Les ouvrages consacrés à la kinésiologie éducative
- Jacques Rancière, Le Maître ignorant
- Augusto Boal, Le Théâtre de l’opprimé
Pour les livres de mythologie grecque destinés aux enfants, méfiez-vous… Rares sont les ouvrages qui ne la trahissent pas.
Vous pourrez néanmoins trouver quelques trésors avec Ulysse et l’Odyssée de Martine Laffon. Les ouvrages publiés par les éditions Gautier-Languereau méritent également le détour.
Qu’est-ce qu’un conteur
Être conteur, ce n’est pas seulement raconter des histoires. C’est faire circuler une parole vivante, créer un espace où chacun peut reconnaître quelque chose de lui-même dans les récits des autres. Les contes, les mythes et les légendes nous relient à des questions anciennes et pourtant toujours présentes : grandir, aimer, perdre, choisir, transmettre, trouver sa place parmi les autres.
Le conteur est un passeur. Il recueille des histoires venues du fond des âges, les fait résonner dans le présent et les offre à nouveau au partage. Dans une école, une médiathèque, un festival ou une place de village, la parole contée devient un moment de rencontre, d’écoute et d’imaginaire commun.

Car raconter, ce n’est pas fuir le réel. C’est lui redonner du sens, ouvrir des chemins de pensée et rappeler qu’au cœur même des difficultés humaines demeurent la poésie, le rêve et la possibilité d’un lien.


